La politique africaine du nouveau gouvernement en Allemagne : du changement à la continuité

    Après deux mois et demi de tractations, consultations et concessions, le trio formé par les sociaux-démocrates (SPD), les Verts (BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN) et les libéraux (FDP), vainqueur des récentes élections fédérales en Allemagne, a fini par s’accorder sur la formation du Ampel-Koalition (coalition en feu tricolore). Ce mariage à trois est acté par un document de 177 pages titré Mehr Fortschritt wagen (Oser davantage le progrès) et paraphé par chacun des partis le 7 décembre 2021.

    Que dévoile ce texte majeur sur les relations de l’Allemagne avec les pays africains au cours des quatre prochaines années ? De plus, quel peut en être l’intérêt pour l’Afrique? Je pose et propose des éléments de réflexions sur ces deux interrogations.

    Partant de la première préoccupation, je constate d’emblée deux choses.

    Primo, du point de vue formel, je confirme que le substantif « Afrique » n’apparaît en effet que très marginalement dans le texte final : elle y est évoquée seulement cinq fois alors qu’elle était mentionnée plus d’une douzaine de fois (source : Deutsche Welle) par le gouvernement de Merkel. Curieusement, le continent africain semble également ne pas avoir fait l’objet de beaucoup d’attention au sein du programme politique des sociaux-démocrates, venus en tête des résultats lors de l’échéance électorale passée et pilotes de la coalition actuelle. Ainsi, seule une phrase se référait à l’Afrique au sein du programme du SPD, et elle ne concernait pas les futures relations entre l’Allemagne et les pays africains mais plutôt la consolidation du partenariat économique et politique entre l’Union européenne (UE) et l’Afrique (source : Afrikaverein.de). Bien que ces considérations d’ordre arithmétique ne suffisent pas à mesurer l’importance des pays africains pour la politique du nouveau gouvernement, le fait que l’Afrique soit évoquée si rarement dans des documents d’une telle importance mérite d’être surligné.

    Secundo, à travers ces cinq mentions de l’Afrique dans le contrat de coalition, il ressort que les prochaines relations entre l’Allemagne et les pays africains vont se structurer autour de deux pôles, l’un étant bilatéral et l’autre dans un cadre multilatéral cohérent de la stratégie UE-Afrique. Dans l’un ou l’autre cas, le nouveau gouvernement s’inscrit plutôt dans une logique de continuité vis-à-vis de la politique africaine du gouvernement précédent. Il semble donc que la politique étrangère allemande n’engage pas de réforme spectaculaire dans sa manière de traiter avec les institutions africaines, comme en témoignent les verbes transitifs ausbauen (« étendre ») et verfestigen (« renforcer, solidifier, consolider »). Dans les cadres bilatéral et multilatéral, cet élargissement et cette consolidation des acquis et des engagements du gouvernement précédent vont notamment s’opérer sur des sujets d’envergure, par exemple la paix, la sécurité, le développement durable (maintien de la barre de 0,7 du PIB à l’aide au développement), la santé ou encore les conséquences de la crise climatique avec l’Union africaine (UA), les organisations régionales et bien évidemment les États comme interlocuteurs. Les partis signataires du contrat de coalition s’engagent également à coopérer pour l’opérationnalisation de la connectivité UE-Afrique dans des domaines tels que la digitalisation, l’énergie, les infrastructures, la science. Le nouveau gouvernement réaffirme son soutien à la concrétisation de la zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) au même titre que son entière disposition au renforcement de l’Afrique dans les échanges commerciaux au niveau régional et international (global). Toutefois, les réformes en matière de démocratie, concernant les droits de l’homme et de la femme et l’État de droit conditionnent, comme à l’accoutumée, les relations entre le prochain gouvernement et ses partenaires africains. Le chapelet des engagements n’occulte pas la poursuite de l’initiative G20 Compact with Africa (pour en savoir plus, consulter : https://www.compactwithafrica.org/content/compactwithafrica/home.html), l’appui technique de l’armée fédérale allemande (Bundeswehr) aux entités militaires du G5 Sahel, partie intégrante du Partenariat pour la sécurité et la stabilité (Partnerschaft für Sicherheit und Stabilität). À l’égard du gouvernement de transition malien, la coalition attend simplement le respect (Einhaltung) de la feuille de route de la transition. Seule l’absence du plan Marshall pour l’Afrique initié sous Merkel départage la politique du gouvernement Scholz de celle de l’équipe gouvernementale de la 19ème législature du Bundestag dont le SPD a fait partie.

    À l’égard d’un sujet comme le franc CFA (monnaie arrimée à l’euro), dont la mutation en eco cristallise les relations sociopolitiques entre la politique française et certains pays ouest-africains, l’Allemagne brille par son silence. Et ce, malgré son statut de poids lourd politique et économique de la zone euro qui devrait l’inciter à se prononcer – notamment dans le volet Wirtschafts- und Währungsunion, Fiskalpolitik (Union économique et monétaire, politique fiscale) du contrat. La brûlante problématique de la rétrocession juste des œuvres du patrimoine culturel africain – chapitre important du passé colonial allemand et de l’avenir de ses relations avec les pays du continent – aux sociétés propriétaires n’a pu être passée sous silence. On peut cependant déplorer l’absence d’autres sujets importants comme l’incident diplomatique en cours entre Rabat et Berlin, dont le point de discorde concerne la contestation par le Maroc de la position de l’Allemagne dans le dossier du Sahara occidental ; position à travers laquelle l’Allemagne s’est clairement montrée favorable à l’application par l’Organisation des Nations unies (ONU) du statut du droit international au Sahara occidental, notamment à la majeure partie de ce territoire annexé par le Maroc. Aucune évocation du Soudan, toujours en crise, envers lequel l’Allemagne sous Merkel avait manifesté le partenariat lors du passage à Berlin du nouvel ancien premier ministre Abdalla Hamdock. La même attitude se fait observer pour la Libye où des élections futures sont en discussion. Ce sont autant de sujets de portée hautement stratégiques, mais peu prioritaires certainement, qui manquent à l’appel dans le contrat de coalition. La nouvelle ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock élue pour le compte des Verts (BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN) sera-t-elle également inaudible sur ces questions ? Il est encore trop tôt pour répondre.

    Toutefois, à la lecture du contrat de coalition, une confrontation de la Chine et de la Russie sur le terrain diplomatique en Afrique s’avère peu probable si l’on s’en tient, d’une part, à la « douceur » du ton à l’endroit du Kremlin que le nouveau gouvernement reconnait comme un acteur très important dans l’arène de la politique internationale. D’autre part au fait que la nouvelle équipe gouvernementale privilégie une stratégie Allemagne-Union Européenne de coopération avec la Chine plutôt qu’un affrontement à l’américaine avec Pékin.

    L’Afrique et la coalition Rouge-Vert-Jaune

    Par rapport à la deuxième interrogation initiale, je considère que, sur le plan de la politique internationale, la posture multilatéraliste de l’Allemagne réitérée dans le contrat de coalition est un élément important à souligner. Autrement dit, on y lit la volonté manifeste de ce pays de participer activement à une réforme systémique du conseil de sécurité afin que toutes les régions du monde puissent y être représentées de manière équitable. Cet aspect constitue un levier crucial que les pays africains doivent impérativement s’approprier dans le but de revendiquer davantage de sièges dans cette arène et surtout un ou des sièges permanents. Plaider et obtenir le soutien réaliste de l’Allemagne sur cette question est un agenda que les pays africains pourront unanimement négocier avec le nouveau gouvernement.

    En matière de coopération au développement (Enwticklungszusammenarbeit), la coalition révèle sa disposition à œuvrer pour que les produits agricoles allemands et européens d’exportation n’impactent pas négativement les marchés des pays partenaires. Ceci est également un point important dont les pays africains pourraient appeler à la concrétisation effective dans l’équilibrage de leurs échanges commerciaux avec l’Allemagne et l’UE.

    Et pour ne pas conclure…

    Continuité ou non, quelles que soient les intentions avouées ou non de la coalition et ses relations avec les États africains, une chose doit primer : il revient aux pays africains de tailler leurs outils diplomatiques softs, d’améliorer les climats d’affaires, d’assurer leur stabilité politique et socioéconomique pour capter les dividendes que va chercher à gagner la coalition sur les champs diplomatiques et économiques en Afrique. C’est à cette condition qu’une lecture du nouveau contrat de coalition pourrait importer pour l’Afrique ! Du moins, c’est mon avis.

    Références :

    https://www.gmx.net/magazine/politik/spd-gruene-fdphaben-koalitionsvertrag-unterzeichnet-36411228

    https://www.afrikaverein.de/insight-africa/news/analyse-afrika-in-den-wahlprogrammen-zur-bundestagswahl/

    https://www.dw.com/de/so-sieht-die-afrikapolitik-der-ampel-aus/a-59948075

    https://www.spd.de/koalitionsvertrag2021/

    https://www.compactwithafrica.org/content/compactwithafrica/home.html

     

    Sur l’auteur :

    Hanza Diman
    Hanza Diman

    Docteur en histoire politique et environnementale de l’Université de Bayreuth et directeur exécutif du laboratoire d’idées et d’action Africa Politicum (Bayreuth, Allemagne)

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