Ousmane Sonko et Macky Sall au-delà du jeu politique local Quand la France et l’Europe jouent leurs dernières cartes au Sénégal.

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        La situation politique au Sénégal est sans précédent dans l’histoire du pays, elle est au bord de l’embrasement[1]. L’émergence et la montée en puissance dans le paysage politique de jeunes dirigeants aux profils radicalement en rupture avec les figures classiques de la politique néo-patrimoniale et de l’extraversion ont rapidement et violemment dressé le pouvoir—aux mains d’une coalition rassemblant la vieille garde de la classe politique—contre une opposition dont les références et les options politiques sont celles de la gauche radicale des années 60 et 70 et des figures révolutionnaires africaines des années 50 et 60 sans toutefois se réclamer d’une idéologie. Un atout fondamental de cette opposition est le fait qu’elle domine la politique locale et conserve toutes les grandes villes face au régime de Macky Sall. En outre, elle a très vite été présente au Parlement, bien que minoritaire, ou ses députés surclassent intellectuellement ceux du régime et imposent la discipline du débat et de la procédure qui lui a permis de mettre au jour les moindres « cachoteries » gouvernementales et « scandales » politiques.

        Contrairement à Karim Wade, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade et jadis « chouchou » de la France, les fers de lance de cette nouvelle opposition sont particulièrement décidés à « restituer le pays au peuple », comme l’indique le nom de la coalition qui les regroupe depuis les élections locales de mars 2022, Yewwi Askan Wi (libérer le peuple). Autrement dit, l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall, le nouveau maire Barthélémy Dias, l’universitaire et maire de Thiès Babacar Diop, et surtout l’énarque et maire de Ziguinchor Ousmane Sonko[2], ne sont pas des « politiciens » au sens classique du terme et selon une tradition tribaliste : dans leur discours où le mot est pris dans un sens fonctionnel et pragmatique, la compétition politique est la voie imposée par la tradition démocratique et l’exigence républicaine nationales pour accéder au pouvoir, mais elle ne se résume pas à cela ; elle doit être pratiquée pour servir et libérer le peuple, non l’asservir.

        Précisément pour Ousmane Sonko, « la politique reste la moins mauvaise manière de se mettre au service de l’intérêt collectif. Le Sénégal est un État démocratique et les outils et procédures qui  permettent de toucher le plus grand nombre de citoyens pour, si l’on est investi de leur confiance, tenter d’améliorer leurs conditions de vie, ces outils et procédures relèvent du champ politique »[3]. La nouvelle génération veut « démarchandiser la politique » et « définir un nouveau contrat social » à même de jeter les bases d’une « nouvelle voie » du progrès national. L’énergie de ce programme de rupture générationnelle est le « patriotisme » qui sera le « feu qui chassera les ténèbres du repli sur soi, du pillage des ressources publiques, du clientélisme, de la gabegie, de l’incompétence, bref, des nombreux maux qui gangrènent ce pays que nous refusons de contempler à l’abandon »[4]. Cette nouvelle orientation a fini de revigorer l’imaginaire et les aspirations au changement des masses et fédéré celles-ci autour de la nouvelle génération de jeunes dirigeants politiques : ce qui s’est traduit dans l’amélioration, après chaque élection, des scores de l’opposition depuis la présidentielle de 2019, la consolidation de ses bases locales et le contrôle des grandes et moyennes villes.

        De plus en plus écrasé par cette force, le pouvoir s’emploie à toutes les formules administratives et judiciaires à sa disposition pour empêcher une nouvelle performance de l’opposition qui lui serait fatale aux législatives prévues en juillet 2022. C’est le parlement qui seul pourra examiner un projet de loi modifiant la constitution ou une interprétation de celle-ci dans le sens d’autoriser un troisième mandat pour le Président Macky Sall. La formule a fonctionné en Côte d’Ivoire au profit de Ouattara et de la France pour empêcher la résurgence de l’Opposition et faute de remplaçants crédibles à Ouattara. Seulement au Sénégal cette formule a dernièrement été mise en échec par une mobilisation massive dirigée par l’Opposition en juin 2011, lorsque Abdoulaye Wade a tenté par un projet de loi similaire d’obtenir un troisième mandat avec un vice-Président. Ce qui constitue une jurisprudence populaire contre Macky Sall qui avait pris part à cette mobilisation à l’issue de laquelle il fut élu chef de l’État en mars 2012. C’est dire tout l’enjeu que constitue pour les rouages du système néocolonial les prochaines législatives de juillet 2022 : sa survie.

        Afin de pouvoir mieux résister contre l’autoritarisme procédant par du braconnage juridique, du harcèlement administratif et judiciaire et la répression policière, l’opposition s’est soudée autour de Ousmane Sonko, sorti troisième au premier tour de la présidentielle de 2019 ! Mais, au-delà du bras de fer entre l’opposition et le pouvoir, il s’agit d’un face-à-face entre Macky Sall et Ousmane Sonko que la France et l’Union européenne ont tout intérêt à arbitrer à travers une alliance avec le régime de Macky Sall et les milieux d’affaires franco-sénégalais. Cette alliance a compris que le fonds du combat du Pastef et de son jeune leader fait courir de grands risques stratégiques sur son emprise néocoloniale au Sénégal et en Afrique ; c’est naturellement qu’elle travaille à l’élimination politique d’Ousmane Sonko, par tous les moyens. Loin de se résumer à une simple crise née de l’adversité politico-électorale, la confrontation entre Macky Sall et Ousmane Sonko prend ses significations dans le lien fait entre les recompositions politiques induites par l’émergence du Pastef, la géostratégie mondiale et l’histoire du néocolonialisme.

        Les fissures de l’État franco-africain : déclin français et renouveau politique africain

        Ces dernières décennies la puissance coloniale déclinante[5] ne cesse d’accumuler les échecs : au Burkina Faso, en Guinée, au Mali, en République centrafricaine, au Niger. En même temps, la France éprouve de plus en plus de difficulté à contrôler les nouvelles générations d’opposants et de jeunesses africaines[6]. Dès lors, la seule option qui lui reste est de protéger ses deux seuls atouts véritables : Macky Sall du Sénégal et Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire, deux pays qui ont toujours été dirigés par des chefs d’États fiers de leur appartenance francophone et complètement acquis aux intérêts de la France : Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Houphouët-Boigny, Henry Konan Bédié furent comme Omar Bongo et Gnassingbé Eyadema des piliers de ce que Jean-Pierre Dozon appelle « l’État franco-africain »[7] et d’autre le « pré carré français »[8]. Sur le plan géostratégique, le Sénégal demeure cette « porte de l’Afrique »[9] par laquelle le continent est arrimé à l’Europe et à l’Amérique du Nord sur tous les plans : diplomatique, économique, commercial, militaire, culturel, etc.

        Aujourd’hui, la vocation du Sénégal à servir de base pour la préservation des intérêts stratégiques euro-américains est plus que jamais mise à l’épreuve par la découverte ou l’exploitation de champs gaziers, pétroliers et de minerais rares comme le zircon, dans un contexte de récession économique mondiale, et surtout de la guerre en Ukraine et de ses conséquences sur l’autosuffisance énergétique de l’Europe et de la France en particulier. Dans un projet de loi autorisant la ratification du traité de coopération militaire entre le Sénégal et la France adopté en 2013, à la demande de Macky Sall, le Sénat français se félicitait de ce que « Le Sénégal est un pays flambeau de la francophonie et de ses institutions fondées par Senghor et aujourd’hui dirigées par l’ancien Président Abdou Diouf »[10].

        Face à ces dynamiques de recomposition politique locale et globale, les rares atouts qu’il reste à la France paraissent plutôt faibles : d’abord les deux soldats, Macky Sall et Alassane Ouattara, semblent souffrir de carence intellectuelle en plus d’être trop mal entourés. Ensuite, les armes habituellement utilisées sont difficiles à manier : une presse locale gangrénée par la corruption, l’incompétente et le discrédit pour pouvoir exécuter sa mission de diabolisation et de désinformation ; un secteur privé local de plus en plus rouspéteuse, non content d’être rationné et mal servi dans les parts de marché locaux ; un vieille garde politique locale trop malade (d’inculture, d’incompétence, de voracité, d’illégitimité, de paresse) et impotente pour porter le projet français et européen au moment où se renouvelle et se « panafricanise » la classe politique. Il faut ajouter à ces dynamiques de fonds, le désenchantement envers le rituel des élections : depuis 1993, mis à part les présidentielles qui suscitent en général l’enthousiasme des populations, aucune élection n’a connu un taux de 40% de participation. La désillusion envers le leadership politique est le facteur principal de cette désaffection du suffrage universel[11]. Sous un tel rapport, on pourrait conjecturer que les échecs cumulés des assauts contre l’opposant Ousmane Sonko s’expliquent par un mal structurel que ce dernier n’oublie jamais de rappeler à ses compatriotes : la « fracture » entre le peuple et les élites dirigeantes qu’il prend le soin de présenter comme un « abandon » de ces dernières, si ce n’est un une « trahison » contre la patrie ! Voilà le cadre général dans lequel l’acharnement du Pouvoir de Macky Sall contre Ousmane Sonko prend ses significations dans ce contexte historique et géopolitique global. Pour la France, l’Union européenne et le Pouvoir de Dakar, Ousmane Sonko constitue la plus grande menace qui soit depuis l’assassinat de Kadhafi en 2011.

        Ousmane Sonko, l’« épouvante d’Outre-mer » qui menace l’Empire

        Seulement, Ousmane Sonko est au Sénégal une version « apocalyptique » de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire, en plus d’apparaitre comme un dirigeant charismatique aussi percutant que Sankara, mais également un candidat sérieux aussi encombrant que ne le fut Sékou Touré. Ce n’est pas pour rien que les masses de citoyens adhérent à ses idées et à son projet politique de Dakar à Bangui[12]. Les objectifs ultimes de l’opposant ne sont pas sans rappeler l’agenda des mouvements de libération nationale des années 60 et 70 et, par ce fait, jettent la France d’en haut dans une panique totale : sortie de la zone franc CFA, redéfinition des liens avec la France et ses équivalents, « patriotisme économique » (renégociation de contrats pétroliers et miniers et la diversification des partenariats commerciaux), réforme du système éducatif selon les valeurs locales, etc., bref une liquidation irréversible d’un « système » de gouvernance à vocation néocoloniale. Ce qui inquiète sans doute le plus l’alliance anti-Sonko, c’est que ce discours « décolonisateur » fait des émules et trouve son écho dans les initiatives parallèles des congénères d’Ousmane Sonko comme Kémi Séba, Cabral Libi, Charles Blé-Goudé, les militaires au Mali et en Guinée, Banda Kani, les leaders de mouvements citoyens comme Y en a marre, Balai citoyen, Filimbi, Lucha, etc. Ce discours qui gronde de plus en plus partout dans l’« Afrique française » est redouté en ce qu’il opère comme « d’une psychothérapie à même de vaincre l’hétéronomie de la conscience politique et culturelle, […] à même de lever l’obstacle psychologique à une indépendance nationale réelle [et définitive] »[13]. Ce discours et les initiatives qu’elle inspire sur le terrain des luttes politiques sont d’autant plus redoutés par la France et les satrapies africaines qu’il a lieu à un moment où s’accentuent les rivalités de puissance dans le contexte de la « nouvelle ruée vers l’Afrique »[14]. D’autant plus que, précisément, pour Ousmane Sonko le contexte géostratégique mondial ainsi que l’irruption partout en Afrique et dans la diaspora d’une mobilisation citoyenne pour l’« achèvement de la décolonisation »[15], sont des atouts majeurs que la nouvelle génération ne devrait pas vendanger.

        Face à l’étiolement des racines de la France, à la fonte de ses atouts en Afrique, et aux mutations de fonds du paysage politique local, la tentation des vielles techniques focartiennes[16] est grande. La méthode douce consistant à noyer les opposants irréductibles et incorruptibles par le mensonge d’État ne faisant plus recette[17], le terrorisme d’État, au moyen de la répression judiciaire et policière, associée au « complot »[18], prend le relais ; et l’assassinat est souvent le but recherché. Nicolas Sarkozy qui devrait être interdit de séjour en Afrique, Robert Bourgi[19] le bourreau de François Fillon[20], et les quelques députés français d’origine africaine sont envoyés en éclaireurs[21] à Dakar dans un contexte préélectoral tendu qui annonce sans doute une fin de règne. Les tentatives d’emprisonnement se succèdent sans succès pour dépouiller Ousmane Sonko de ses atours institutionnels qui le préservent pour le moment de toute velléité d’élimination politique : immunité parlementaire, chef de l’opposition, et maire de Ziguinchor depuis les élections locales de mars 2022, chef-lieu de la Casamance où, sous l’intelligence stratégique de la France et le prétexte officiel de lutte anti-terroriste et de « sécurisation », le régime de Macky Sall a déployé l’armée depuis trois ans. En effet, l’on ne devrait pas oublier qu’en juin 2021, le gouvernement de Macky Sall avait adopté une « loi sur le terrorisme », sur proposition de la France qui avait simplement transmis son modèle juridique et contribué à la rédaction de la loi en question. L’article 279-1 du Code pénal contesté par ceux qui ont contesté cette loi reprend partiellement l’article 2 de la convention internationale pour la répression du financement du terrorisme (9/12/1999, New-York). Or ce dernier texte était une proposition de la France, pays qui est un fer de lance dans la lutte anti-terroriste. Cette nouvelle législation sur le terrorisme avait été utilisée contre les opposants au régime, dont Ousmane Sonko et l’Imam Alioune Ndao qui dénonçait la politique des puissances occidentales dans les pays musulmans et la complicité du pouvoir sénégalais. Sans être précise sur la notion de « trouble à l’ordre public » copiée telle qu’elle depuis la loi française, cette législation vise à restreindre ou empêcher l’exercice de libertés fondamentales comme la dénonciation, la marche. Elle adjoint à la notion floue de « trouble à l’ordre public » plusieurs infractions de droit commun dans l’article 279-1 du Code pénal[22]. Voilà pourquoi elle avait été dénoncée par les observateurs, l’Opposition et une partie de la presse comme un instrument visant à museler l’opposition et à dissuader la population à s’impliquer dans le militantisme et les luttes politiques.

        Plus que de simple « ingérence de la France dans l’Affaire Ousmane Sonko »[23] au Sénégal, c’est donc à une activité subversive classique que s’adonnent la France et l’Union européenne, avec la complicité de la bourgeoisie franco-africaine qui prend en otage le pays. Les assassinats de Mouhamar Kadhafi en 2011, de Idris Deby Itno en avril 2021, ainsi que les expulsions des activistes Kémi Séba et Nathalie Yamb, respectivement par le Sénégal et la Côte d’Ivoire en décembre 2021 et décembre 2019, sont là pour nous le rappeler. L’analyste politique français Emmanuel Desfourneaux a proposé une analyse de la gestion électorale d’Ousmane Sonko par le régime de Macky Sall ; dans sa lecture il avance également l’argument d’une « ingérence de la France », mais en réalité il évoque bien plus qu’une simple ingérence. Selon Desfourneaux, depuis la démonstration de force du parti d’Ousmane Sonko du 17 mars 2021, en France on n’est plus certain de pouvoir compter sur Macky Sall face au cas d’Ousmane Sonko. Or Macky Sall a toujours été la « pièce maitresse » de la stratégie d’Emmanuel Macron en Afrique. Pour notre part, nous croyons qu’une analyse approfondie des stratégies du régime, des déclarations de ses plus hautes autorités, de l’attitude des grandes puissances et des organisations internationales, des hauts responsables politiques du parti et de la coalition au pouvoir Benno Bokk Yaakar (Ensemble pour une même espérance), ainsi que des profils de ces acteurs permet de conclure sans difficulté que le pouvoir a pris la résolution ferme d’empêcher Ousmane Sonko de participer à une autre élection par tous les moyens. À titre d’exemple, on peut s’interroger sur les incessantes vindictes acharnées contre Sonko par les membres et alliés au régime de Macky Sall qui s’emploient tous les jours, entre panique et excès de délires paranoïaques, à diaboliser Ousmane Sonko, à lui prêter des intentions apocalyptiques, allant jusqu’à le relier à des attentats terroristes qui se prépareraient, le qualifier de « salafiste », comme si c’était illégal, de « jihadiste », de « rebelle », de « fasciste », de « nazi », à menacer sa famille, ses proches et ses collaborateurs, à harceler judiciairement et physiquement tous ses alliés de l’Opposition, à user de la force illégale au moyen du braconnage juridique, et récemment à le menacer publiquement de mort, sans que les auteurs de ces faits soient inquiétés.

        L’alliance impérialiste contre Ousmane Sonko vient de dissiper tous les doutes sur son ambition inaltérée de mainmise perpétuelle sur les peuples africains, par la terreur et l’assassinat, puisque le simulacre électoral de la démocratie de marché ne trompe plus en Afrique : sans doute à ravir l’Elysée et Bruxelles, Macky Sall vient d’opérer des changements dans l’administration territoriale le 15 juin 2022 et de nommer à la tête de la police et de la gendarmerie un officier piteusement réputé dans les casernes le 22 juin. La démonstration de force de l’opposition le 8 mars 2022 a dû persuader la France et Macky Sall que la survie du régime ne sera pas acquise par la voie électorale, même avec des irrégularités flagrantes comme la manipulation du système de parrainage[24] et de la loi sur la parité de 2011. De guerre lasse, Macky Sall a en outre affecté le maintien de l’ordre à l’armée[25] dont ce n’est pas le rôle premier au regard de la loi. À cette fin d’ailleurs, l’armée vient d’être pourvue le 26 juin dernier de matériel lourd de maintien de l’ordre fourni par la France[26]. La question est de savoir si le peuple sénégalais cédera à la terreur impérialiste ou si, imitant ses voisins du Mali, de la Guinée et du Burkina Faso, ainsi que le peuple centrafricain, il maintiendra la pression sur le régime de Macky Sall et réaffirmera son soutien à la coalition Yewwi Askan Wi et au Pastef d’Ousmane Sonko.

        Enfin convaincue de la force politique écrasante de Ousmane Sonko par les manifestations du 17 mars et du 08 juin, le régime s’est résolu à une formule de « barbouzes » : associer Ousmane Sonko à des « attentats » subversifs voire des « actes de guerre » sécessionistes que prépareraient des excroissances supposées de la rébellion en Casamance, et qu’auraient subitement dénichées le renseignement militaire et civil dans la capitale Dakar. Après l’éventrement du complot sur l’accusation de viol contre Ousmane Sonko, la mort dans l’œuf d’une accusation pour recours au financement terroriste, le sabotage de son véhicule, les tentatives d’enlèvement, le fiasco de la forclusion électorale, le recours ultime pour la France et le régime de Macky Sall est de mettre sur le dos d’Ousmane Sonko l’accusation d’atteinte à la sûreté de l’État et à la sécurité nationale en liaison avec la rébellion ! Peu importe si le processus de paix en Casamance, encore fragile malgré une résilience de trois décennies, risque d’être sabordé par le sentiment d’une stigmatisation généralisée des habitants et résidents de cette région. Comme avec l’identité Pulaar qu’il a toujours mobilisée au nord du pays, le camp du pouvoir décide d’ignorer et d’abuser des stéréotypes dangereux comme celui de « sudiste » (par opposition au « nordiste »), généralement de l’ethnie « diola » que l’État a toujours perçue comme le noyau sociologique de la rébellion depuis le début des années 80. Inutile d’ajouter que pour la France et le régime de Macky Sall l’enjeu de la survie de la Francafrique[27] vaut bien de minimiser le risque de rupture de l’unité nationale et de résurgence sécessioniste sur fonds de déchirement ethnique. Il n’y a pas de doute, l’activité d’Ousmane Sonko assombrit l’horizon de tout un empire en faisant paniquer à ce point la bourgeoisie franco-africaine[28] qui y trône. Pourtant l’homme a surgi il y a à peine cinq ans, du cœur de l’État d’où il a été éjecté pour soi-disant un « délit d’indiscrétion »[29] ! 

        Il faut dire que sur le terrain politique la fulgurance politique et l’effervescence militante de Ousmane Sonko se sont traduites par le creusement de l’impopularité de Macky Sall et l’affaiblissement politique du régime. En avril 2021, un mois après le déclenchement de « l’affaire Adji Sarr », un sondage de DIGITAL EYES donnait à Sonko 68% de notoriété contre 32% pour Macky Sall[30]. En septembre, un autre sondage du Cabinet Stat-Info donnait au Président Macky Sall une cote de popularité de 53% contre 50% à Ousmane Sonko. Cependant, 31% des sondés ont une image négative du Président Macky Sall contre seulement 17% pour Ousmane Sonko[31]. Par ailleurs, les résultats des élections successives[32] tenues par le régime semblent sonner le glas pour le régime de Macky Sall. Voilà un scénario plutôt prématurée pour la France qui a vu sa présence et son économie reverdir en quelques années grâce à la loyauté du Président Sall : plus de 40 % de l’information publique au Sénégal est réservée à la France et la quasi-totalité des marchés est revenue en un temps record à ses entreprises[33], notamment dans les secteurs des infrastructures, de la finance et de la banque, des télécommunications, de l’énergie, des mines, de la grande distribution, et des transports auxquels ont été consacrés plus de la moitié des investissements publics depuis l’arrivée de Macky Sall au pouvoir. La France reste le premier investisseur au Sénégal en dépit de la percée de la Chine, de la Turquie et de l’Inde : plus de 40% du stock d’investissement direct du pays lui revient. La France demeure également le premier partenaire commercial du Sénégal avec 19% de part de marché en 2019 devant la Chine (12%). Les échanges commerciaux particulièrement déséquilibrés favorisent les importations françaises au Sénégal, soit dix fois plus que la totalité des biens et services sénégalais exportés vers la France.

        Si bien que, sans surprise, le sentiment d’une recolonisation par la France est monté en flèche parallèlement à la paupérisation de la population qui ne ressent pas l’effet du « gigantisme émergentiste » et ses « éléphants blancs » sur les conditions de vie des ménages. La situation sociale du pays s’est nettement dégradée : 38% des sénégalais vivent avec moins 1.90 $US par jour, un taux d’alphabétisation des adultes inférieur à 52%, une part de la population urbaine vivant dans des bidonvilles qui s’élève à plus de 39%, enfin, 90% de la population urbaine demeurant dans le secteur informel. Ces statistiques positionnent le Sénégal à la 166è place sur 189 pays sur l’indice de développement humain[34]. C’est alors sans surprise que la lutte pour la « libération nationale » dont le Pastef et son leader Ousmane Sonko se font les chantres mobilise massivement. Suffisant pour que les leçons du Brexit et la montée de la Russie soient mieux et plus vite tirées à partir de l’Afrique.

        Comme au Rwanda en 1994, en République centrafricaine depuis 2003, en Côte d’Ivoire entre 1999 et 2003, la France ne redoutera pas de fomenter une guerre civile au Sénégal pour espérer survivre, ne serait-ce que deux décennies de plus en Afrique et en Europe. La France n’a plus que ses deux mamelles en Afrique : la Côte d’Ivoire et le Sénégal où elle sème tranquillement les graines d’une reprise en main sanglante sur son « pré-carré ». Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron ont tous les deux publiquement avoué que « la France ne peut pas se permettre de perdre l’Afrique ». En 2014 on trouvait la même résolution dans le rapport de la Commission des Affaires étrangères française au titre assez évocateur : « L’Afrique de demain pourrait être un formidable moteur de croissance pour l’Europe et, à l’inverse, son échec serait un cauchemar »[35]. Cette alerte géostratégique ne saurait être plus axiomatique sous la présidence de Macky Sall. Autrement dit, la France préfèrerait absolument n’importe quel autre cas de figure plutôt que perdre ses deux joyaux : le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Elle ne peut donc laisser tomber Macky Sall et Alassane Ouattara. L’alliance tripartite est consciente que si le Sénégal amorçait le processus d’une rupture systémique avec la Françafrique—ce qui est une forte probabilité que pourrait déclencher une victoire de l’opposition dirigée par Ousmane Sonko aux prochaines législatives, puis irrémédiablement, la chute du régime à la présidentielle de 2024—c’est toute l’Afrique francophone qui suivrait la mouvance : la Côte d’Ivoire passerait sans doute du vert au rouge si Macky Sall tombait maintenant ou dans deux ans ! Quelle motivation plus grande pourrait-il y avoir pour les oppositions politiques et les mouvements citoyens en Afrique francophone si le jeune Ousmane Sonko et son parti des patriotes prenaient le pouvoir au Sénégal face à Macky Sall, l’homme qui est réputé servir la France au Sénégal et dans toute l’Afrique à travers un « leadership subversif », et par moments cavalier, dans les instances de la CEDEAO et de l’Union Africaine ? Macky Sall et Alassane Ouattara n’ont-ils pas porté et présenté en alternative pour les pays de la zone franc CFA le projet de monnaie unique « Eco » de la France, court-circuitant ainsi la réforme monétaire de la CEDEAO qui attend depuis 20 ans ? Et, l’Union Européenne qui assure la quasi-totalité du budget de l’Union Africaine et de la CEDEAO s’est particulièrement montrée exigeante et convaincante pour faire élire Macky Sall à la présidence de l’Union Africaine en 2022. Quasiment au même moment où Macron entame la fin de son mandat à la tête de l’Union européenne !

        Non seulement, l’effet d’entrainement d’une arrivée de l’opposition patriotique et panafricaniste au pouvoir au Sénégal balaierait les relais de la France en Afrique, mais vont sans doute s’effondrer la zone CFA ainsi que le marché pseudo-préférentiel Union européenne-Afrique. En réalité, même l’Union européenne, dans son ensemble, risque de s’effondrer si la France perd l’Afrique francophone en ne parvenant pas à maintenir Ouattara et Macky dans leur pays respectifs, le temps de leur trouver des successeurs capables de faire face à des opposants comme Ousmane Sonko.

        « Sacrifier et trahir » : Macky Sall, Ouattara et la CEDEAO dans la stratégie franco-européenne anti-Russie

        Ce qui se joue au Sénégal n’est pas loin de concerner les contours de l’ordre mondial et du destin du bloc euro-américain dont la France est le maître d’ouvrage en Afrique. Pour preuve, l’Union européenne, à l’instar des États-Unis, n’a jamais trouvé à redire sur la tactique consistant pour la France et ses relais locaux à faire passer la mobilisation « antisystème » de mouvements africains comme le Pastef pour un vulgaire « sentiment anti-français » provoqué par des crises passagères d’une jeunesse prétendument mal informée, démographiquement surdimensionnée, et sous l’influence de soi-disant radicalismes exotiques : populisme, djihadisme, terrorisme[36]. En amont, cette vielle stratégie d’infantilisation sert à dédouaner, et appuyer en sous-main, la répression des pouvoirs africains faillis contre leurs populations et adversaires légitimement déclarés.

        Les tribulations de la France en Afrique de l’ouest et du centre ne sauraient donc laisser indifférente l’Union européenne, tout autant que la situation politique au Sénégal ne saurait être appréciée uniquement d’un point de vue électoral, politicien, ou national. Ce sont à la fois les destins de l’Afrique et de l’Europe, celui du monde tout court, qui sont en jeu dans le rapport de force politique au Sénégal ! D’ailleurs c’est en partie la raison pour laquelle l’Union européenne s’est facilement fait persuader par les USA de soutenir les sanctions contre la Russie et l’installation de l’OTAN en Ukraine. Encore sous le traumatisme du Brexit et des conséquences de la pandémie de Covid-19, l’Europe est terrifiée par la situation en Afrique : recul de la France, pénétration de la Chine et de puissances émergentes, progression de la Russie, renouvellement du leadership politique et arbitrage défavorable des nouvelles générations d’opposants et de militants africains tendanciellement anticolonialistes, « libérationnistes » ! Au fond, un des enjeux stratégiques majeurs de la guerre en Ukraine c’est pour l’Union européenne d’affaiblir la Russie pour empêcher sa progression en Afrique et dans le monde. Ce qui implique pour l’UE de se ranger derrière la France et d’appuyer sa « politique africaine » qui n’est qu’une dimension de sa « politique étrangère » globale.

        Par exemple, l’Union européenne n’est pas étrangère à la pression qu’exerce la France sur la CEDEAO, par l’entremise discrète et disciplinée du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, pour le maintien de l’embargo économique contre le Mali. Les sanctions et la fermeté de la CEDEAO contre le Mali constituent pour l’Europe et les États-Unis le seul moyen d’isoler et d’asphyxier le Mali et, par ce moyen, de faire échec à la présence russe au Mali. Or, l’avancée russe en Afrique sert indirectement la consolidation de la présence chinoise dans le pré carré françafricain. Leur attention étant constamment attirée sur ces dynamiques géostratégiques par la France et l’Union européenne, il n’est guère étonnant que les gouvernements de Macky Sall et Alassane Ouattara aient choisi d’ignorer les alertes et les complaintes des corporations nationales face aux conséquences désastreuses de la fermeture des frontières avec le Mali. Les données économiques concernant les échanges entre le Sénégal et le Mali permettent de mieux comprendre la rationalité extravertie qui fonde les sanctions de la CEDEAO : asphyxier économiquement le pays dans l’espoir de soulever la population contre le régime de la junte et de bloquer les projets de coopération avec la Russie. L’agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) du Sénégal précise dans une Note d’analyse du commerce extérieur datée de 2020 que « le Mali reste le premier client du Sénégal dans la sous-région en matière d’exportation » et ajoute que « Sa part dans les exportations vers cette partie du continent s’est hissée à 56% en 2020 contre 48% en 2019 ». En effet, sur 332 milliards de francs CFA d’exportation du Sénégal vers les pays de l’UEMOA, 248 milliards le sont en direction du Mali, soit « 75% du total des exportations vers l’Union ». Ces exportations sont principalement constituées de produits pétroliers pour 115 milliards de francs Cfa et de ciment pour 80 milliards de francs Cfa. En 2020, « le Mali est le principal partenaire du Sénégal pour les produits pétroliers avec 64,7% des parts de marché de ce produit »[37]. Viennent ensuite des produits comme le sel, les poissons fumés, les denrées alimentaires, entre autres. Le Mali est en outre le principal fournisseur de viande au Sénégal. Inutile d’indiquer que ce sont tous les secteurs de l’économie malienne, du primaire au tertiaire, qui sont ainsi ciblée par la CEDEAO !

        Au Sénégal, la situation n’est pas moins surréaliste pour les acteurs économiques et la population. Le Secrétaire permanent de l’UNACOIS[38] dresse un bilan sombre dont un des effets directs a été la hausse des prix à la consommation pour des populations sur-ponctionnées par les dépenses et l’endettement incontrôlés du régime : « Ni le Mali, ni les pays de la CEDEAO n’ont les moyens de faire face à cet embargo. […] avec cet embargo, nos entreprises exportatrices vont se retrouver sans clients », sans compter « des pertes énormes » chez les commerçants qu’entraine le contournement du Mali pour travailler avec les autres pays de la sous-région. Dans sa Note d’analyse du commerce extérieur, l’ANSD révèle également que les échanges du Sénégal avec le Mali sont plus importants que celles avec les pays de l’UE réunis, soit 474 811 milliards de fCfa contre 319 254 milliards pour l’Europe[39]. Autrement dit, le Sénégal « se saigne » au Mali contre la sécurité alimentaire et économique de sa population pour, avec la CEDEAO et la Côte d’Ivoire, « soumettre » le Mali et la Russie à la France et à l’Union européenne. Du côté de la Côte d’Ivoire le régime a pesé de tout son poids pour impliquer la BCEAO[40], qui est pourtant du ressort de l’UEMOA[41] et non de la CEDEAO, pour bloquer les transactions financières du Mali, en plus de fermer ses frontières terrestres et aériennes. Économiquement moins dépendante du Mali que le Sénégal, la Côte d’Ivoire compte cependant une plus grande communauté de Maliens qui se trouve brusquement coupée du pays[42].

        La CEDEAO quant à elle a pris le risque d’encourager par ces sanctions le renforcement du commerce informel régional pour « payer le prix », non pas de la démocratie, mais du maintien au pouvoir de dirigeants servant moins leurs peuples que des intérêts étrangers. Les sanctions contre le Mali, la Guinée et le Burkina Faso cumulées vont encourager le recours à la contrebande, à des réseaux parallèles, et surtout, au détournement du commerce régional au profit de pays tiers comme la Mauritanie, l’Algérie et le Maroc. Plus surprenant encore, au plan sécuritaire la CEDEAO, le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont paradoxales dans l’usage de l’embargo, puisqu’ils ignorent volontairement leurs conséquences économiques sur les relations et la stabilité politique dans une sous-région sénégambienne très interdépendantes : selon l’ANSD, « Les principaux clients du Sénégal dans la zone CEDEAO en 2020 restent essentiellement le Mali (474,8 milliards de FCFA), la Côte d’Ivoire (110,3 milliards de FCFA), et la République de Guinée (85,4 milliards de FCFA) ». Soit plus que la totalité des exportations avec l’Europe entière qui sont de l’ordre de 583,9 milliards de FCFA[43]. Viennent ensuite la Gambie (64,5 milliards de FCFA) et la Guinée Bissau (32,9 milliards de FCFA), des pays politiquement instables et fortement tributaires des échanges transfrontaliers et de la bonne santé des voisins[44]. Manifestement la « CEDEAO des Peuples » est un slogan et « l’intégration des peuples » n’est pas proche de prendre le dessus sur celle des « régimes politiques » improprement appelée « l’intégration des États ».

        Quelle logique stratégique fonde cette posture de défection du Sénégal, de la Côte d’Ivoire et de la CEDEAO dont on voit bien qu’elle sacrifie des pans entiers des économies locales, à 90% informelles, mobilisant l’écrasante majorité des peuples, et fondamentalement dépendantes des échanges transfrontaliers et occupant des populations rurales généralement enclavées et démunies, tout en violant ouvertement la mémoire et les exigences formelles de solidarité panafricaine ? Pourquoi autant de déni et d’acharnement contre le Mali, un pays voisin et frère ? Les réponses à ces questions pourraient être du même ordre que celle posée par l’agressivité de l’alliance de l’État franco-sénégalais et de l’Union européenne contre Ousmane Sonko au Sénégal !

        Il faut savoir que l’ouverture des frontières du Mali sonnerait la fin de la crise économique, et par ricochet, un succès politique retentissant pour le régime de la junte. Ce qui se traduirait par un nouveau triomphe diplomatique de la Russie en Afrique et par voie de conséquence, la consolidation de la triade émergente Afrique-Chine-Russie. La reprise en main de la situation politique nationale par la junte au Mali pourrait également légitimer le choix d’une transition politique plus longue à Bamako. Combinée avec le succès relativement similaire du président Faustin Touadéra en République centrafricaine, en partie grâce à l’alliance avec la Russie, une telle prouesse de la junte pourrait non seulement faire tache d’huile en Guinée Conakry, mais aussi accroître la pression sur les régimes illégitimes et inefficaces de beaucoup de pays africains, surtout ceux du pré carré français comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire. C’est de ce point de vue de la sédimentation des situations géopolitiques dans laquelle la France et l’UE sont fatalement empêtrées entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe de l’Est, qu’il faut apprécier la « lutte à mort » entre le régime de Macky Sall et le leader de l’Opposition Ousmane Sonko. D’autant plus que cette fatalité géostratégique qui affole la France et l’Europe est exacerbée par la possibilité pour leur alliés naturels, la Grande Bretagne et les USA, de jouer la carte de la neutralité ou bien de faire défection, tant les jumeaux anglophones ont à faire avec leurs crises internes et les ambitions effrayantes affichées par la Chine et la Turquie.

        Conclusion : renouveau libérationniste et fin d’un cycle impérial ?

        Nous espérons avoir exposé tant que bien que mal les contours et les scénarios de la menace inédite que représente pour la France et Macky Sall le projet politique d’Ousmane Sonko. Parce qu’ils choisissent de penser non pas à coté ou dans un coin de la boîte, mais en dehors et contre la boîte, la nouvelle génération de dirigeants politiques, reprend les idéaux fondateurs, les objectifs stratégiques et les moyens de lutte de la première génération. Elle née et a grandi dans la misère et le mépris, si bien qu’elle sait n’avoir plus rien à perdre, qu’elle n’a pas le choix. Avec sa génération, et comme les militaires qui ont pris le pouvoir par patriotisme au Mali et en Guinée, Ousmane Sonko inscrit sa démarche et son projet politique dans le sens de la « reconquête de l’initiative historique »[45] que théorisait l’égyptologue et panafricaniste sénégalais, laquelle passe par l’élimination des obstacles à cette libération que sont l’ingérence politique et militaire et la prédation des ressources naturelles par les puissances et les multinationales étrangères. C’est à cette génération à laquelle répondent de plus en plus favorablement les masses populaires, les fonctionnaires et les soldats qu’appartient Ousmane Sonko et ses congénères qui secouent l’Empire de toutes parts, de Dakar à Anjouan, de Tripoli au Cap, en dehors et dans les structures conventionnelles d’encadrement politique.

        Au-delà des luttes politiques que l’on s’évertue souvent à analyser de façon isolée, il n’est pas envisageable pour l’alliance franco-euro-africaine de permettre à Ousmane Sonko de réitérer une performance électorale qui serait durablement fatale aux prochaines législatives de juillet 2022, encore moins de le laisser prendre part à la présidentielle de 2024. Sans doute, à travers Ousmane Sonko, la France et l’Union européenne et les pouvoirs satrapiques africains entrevoient-ils la finalité des actions conjuguées de ses congénères dont le béninois Kémi Seba, le camerounais Banda Kani, le burkinabé Adama Coulibaly, l’ivoirienne Nathalie Yamb, et les dizaines de mouvements citoyens africains qui sont déterminés à clore définitivement l’ère du colonialisme et de l’impérialisme ! Aussi se résoudront-ils sans hésiter à des opérations de liquidation politique voire physique, si besoin est, des opposants et des activistes africains du XXIe siècle. Tant le positionnement politique et intellectuel d’Ousmane Sonko est dans une logique « contradictoire » par rapport au « système » françafricain qui est celui de la vocation coloniale de l’économie et de la politique, de la continuité d’une pseudo-indépendance, de l’asservissement irrémédiable : rappelant en cela un Modibo Keita ou un Mamadou Dia face à Senghor, ou bien un Ernest Boka face à Houphouët-Boigny, Ousmane Sonko apparait comme l’« anté-Macky » qui, dans un élan résurrectioniste, est décidé à renverser l’ordre impérialiste au nom de ce que Cheikh Anta Diop appelait la « souveraineté globale », c’est-à-dire le changement des rapports de force internationaux en faveur de l’Afrique et sans lequel aucune décolonisation et aucun destin national ou continental n’est possible[46].

        À bien des égards, le présent moment d’effervescence anti-impérialiste et de résistance des puissances coloniales contre la volonté de changement de l’actuelle génération rappellent la période 1945-1965, celle des mouvements de libération nationale. Les indépendances qui ont fini par être octroyés à des hommes minutieusement sélectionnés furent un leurre organisé : les dirigeants de l’Afrique dite « indépendante » n’avaient pas d’« aptitude à l’initiative historique », faute de s’être soustraite de la « tutelle cognitive des puissances étrangères » pour pouvoir gouverner dans une logique d’autonomie des savoirs, des valeurs, des normes, et des intérêts sur lesquels devait reposer une action politique souveraine et progressiste[47]. Il semble que c’est la résolution de l’actuelle génération d’opposants et d’activistes, ainsi que des citoyens qui les suivent massivement, de se débarrasser de ces élites qui continuent d’hypothéquer la souveraineté et l’indépendance de la société qu’elle gouverne par leurs réflexes de subordination épistémiques et axiologiques et organisationnelles. C’est en cela que la jeune génération de leaders comme Ousmane Sonko renoue avec la théorie scientifique de la décolonisation propre à Cheikh Anta Diop, mais aussi avec la pensée révolutionnaire d’Amilcar Cabral et de Franz Fanon.

        Voilà pourquoi, sauf à verser dans le déni et le scientisme, ou à céder à ce manque de confiance intériorisé par la plupart des africains encore sous l’emprise « magico-religieuse » de l’aliénation intellectuelle, les luttes politiques africaines et les recompositions politiques qu’elles mettent à jour ne peuvent être utilement analysées qu’en étant reliées aux modalités du bloc hégémonique qui regroupe les élites locales, les puissances étrangères (coloniales ou néocoloniales) et les institutions multilatérales euro-américaines telle que l’Union européenne.

        L’auteur

        <strong>Aboubakr Tandia</strong>
        Aboubakr Tandia

        Enseignant-chercheur en science politique
        Madiba Leadership Institute, Dakar
        Tél : +221 77 226 38 45
        E-mail : tandiaaboubakr@yahoo.com

        © Tous droits réservés. Juin 2022


        [1] Voir : Paul Martial, « Crise et recomposition politique au Sénégal », in : Contretemps, Revue de critique communiste, 3 février 2022. URL : https://www.contretemps.eu/elections-senegal-crise-recomposition-politique/ (consulté le 25 juin 2022).

        [2] Âgé de 46 ans, Inspecteur principal des Impôts et des Domaines, avant d’être radié en 2016 pour manquement au devoir de réserve alors qu’il mettait à jour des scandales fonciers et financiers impliquant les proches du chef de l’État, Ousmane Sonko mue son mouvement citoyen en parti politique le parti Patriotes du Sénégal pour le Travail, l’Ethique et la Fraternité (PASTEF) dont il devient le président. Désormais considéré comme un adversaire direct du chef de l’État et un militant contre la présence française, Ousmane Sonko poursuit dans un livre publié en 2018 la mise à jour des malversations de l’entourage du président autour du pétrole et du gaz au Sénégal. En 2018, il qualifie le président Sall de « bon préfet de « nos ancêtres les Gaulois » » qui sacrifie les intérêts du peuple sénégalais alors que le chef de l’État français Emmanuel Macron était en visite officielle à Dakar.

        [3] Ousmane Sonko, Pétole et gaz au Sénégal. Chronique d’une spoliation, Paris : Fauves, 2017, p. 15.

        [4] Ibid., p. 16.

        [5] Le « déclin » de la France est tel qu’on peut le voir à la fois comme une « décadence civilisationnelle » et un « déclassement géostratégique ». L’alerte est officiellement sonnée dans le rapport du Sénat français intitulé L’Afrique notre avenir : « la présence de la France est en recul ». Au point de vue quantitatif l’ampleur du déclin de la France est sans appel : un sondage de l’agence IPSOS datant de septembre 2020 révélait que 78 % des Français interrogés étaient convaincus du déclin de la France. Voir : Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, L’Afrique est notre avenir. Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, n° 104 (2013-2014), 29 octobre 2013 ; Rene Naba, « La France : une puissance en perte d’équilibre », Liban News, 15 janvier 2022. URL : http://libnanews.com/la-france-une-puissance-en-perte-dequilibre/ (Consulté le 22 juin 2022).

        [6] Marc de Miramon, « Sénégal, Burkina Faso. Pourquoi la jeunesse clame : « France, dégage ! » », L’Humanité, 11 décembre 2021. URL :https://www.humanite.fr/monde/senegal/senegal-burkina-faso-pourquoi-la-jeunesse-clame-france-degage-730489 (Consulté le 24 juini 2022).

        [7] Voir : Jean-Pierre Dozon, « L’état français contemporain et son double, l’état franco-africain », Les Cahiers du CRH N° 30, 2002, pp. 1-7. URL : : https://journals.openedition.org/ccrh/432 (Consulté le 20 juin 2022).

        [8] L’expression « pré carré » date du Moyen Âge français. Au XXe siècle, la notion de « pré carré » sert de métaphore pour désigner, dans l’administration, un domaine réservé (avec les prérogatives qui s’y attachent) qu’on doit protéger contre des rivaux qui chercheraient à y empiéter. C’est au début des années 1980 que la notion est utilisée péjorativement pour souligner l’étroitesse et la nébuleuse des liens entre certains pays africains et l’ancienne puissance coloniale : l’expression « pré carré français » n’est autre que la base topographique et géopolitique de la Françafrique. Voir : Tidiane Diallo, « D’où vient l’expression « pré carré » ? », Jeune Afrique, 10 février 2009. URL : https://www.jeuneafrique.com/205170/archives-thematique/d-o-vient-l-expression-pr-carr/ (Consulté le 30 juin 2022).

        [9] Utilisée dans une publicité de Nescafé dans les années 90 pour revendre la destination Sénégal en soulignant son caractère international, l’expression renvoie à un concept de base de la politique extérieure du Sénégal dans la vision de Senghor selon qui, « dès son indépendance nationale, le Sénégal, dans et pour sa construction nationale, a toujours eu pour souci de se définir en définissant sa situation en Afrique et dans le monde ». Sa position géographique à l’extrême occident du continent et son métissage culturel que l’histoire y avait réalisé en fait un pays négro-africain vecteur du « dialogue » (la coopération) entre le monde moderne anciennement colonisateur et l’Afrique. Voir : Léopold Sédar Senghor, « Le Sénégal, terre du dialogue. Une triple coopération, noire, africaine et internationale », Le Monde-diplomatique, juin 1965, p. 11. URL : https://www.monde-diplomatique.fr/1965/06/A/26627 (Consulté le 30 juin 2022).

        [10] La Côte d’Ivoire et Djibouti avaient déposé la même demande avec leurs projets d’accord avec la France en même temps que le Sénégal. La France avait fait appel au renouvellement de la coopération militaire dans son pré-carré dès 2008 à travers le discours du Cap du 28 février 2008 et confirmée par le Livre blanc de la défense et la sécurité nationale publié la même année. Voir : Projet de loi autorisant la ratification du traité instituant un partenariat en matière de coopération militaire entre la République française et la République du Sénégal. Rapport n° 221 (2013-2014) de M. Alain Néri, fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées, déposé le 11 décembre 2013. URL : https://www.senat.fr/rap/l13-221/l13-221_mono.html#toc37 (Consulté le 26 juin 2022).

        [11] Voir : ONG 3D et OSCE, Les principaux déterminants de l’abstention individuelle au Sénégal (2000-2016), Dakar, 2017.

        [12] Ousmane Sonko s’est rendu dans plusieurs capitale de l’Afrique de l’Ouest et est en intelligence avec certains opposants de sa génération comme Ibrahim Yacouba du Niger à l’investiture duquel il a assisté en décembre 2019. Sa désapprobation des sanctions et de l’attitude de la CEDEAO envers le Mali et le Burkina Faso lui ont valu une grande popularité dans ces pays où il a des relations avec les dirigeants au pouvoir, les jeunes opposants et leaders de mouvements citoyens. Le 12 janvier 2022 il avait déclaré être « en contact permanent avec les autorités maliennes et guinéennes. […] Que tout le monde se lève comme un seul homme pour soutenir les Maliens. Que les peuples africains se désolidarisent de leurs dirigeants qui ne sont là que pour les intérêts de la France ». Voir : Mamadou Mamoune Tine, « Guinée – Mali : Les raisons profondes du soutien de Ousmane Sonko à Assimi Goïta et Mamady Doumbouya », Senenews, le 13 janvier 2022. URL : https://www.senenews.com/actualites/guinee-mali-les-raisons-profondes-du-soutien-de-ousmane-sonko-a-assimi-goita-et-mamady-doumbouya_382631.html (Consulté le 29 juin 2022).

        [13] Do Nascimento, Jose, La pensée politique de Cheikh Anta Diop, Paris : L’Harmattan, p. 103.

        [14] David Leigh et David Pallister, “Revealed: The New Scramble for Africa”, Guardian, 1 juin 2005, p. 1.

        [15] Voir : Ritimo, « Mouvements citoyens africains : un espoir pour tout un continent », Centre d’Information Inter Peuples (CIIP), Grenoble, 27 mars 2018. URL : https://www.ritimo.org/Au-Congo-RDC-La-Lucha-et-Filimbi (Consulté le 13 juin 2022).

        [16] Jacques Foccart (1913-1997) était l’homme de De gaulle sur les affaires africaines officiellement de 1960 à 1974, mais il a servi avant 1960 et après 1974. Il a fini par être le cerveau d’un vaste réseau d’intérêts, de pouvoir, de combines et de solidarités personnelles et corporatives qui fonctionne grâce aux passe-droits, aux complots et aux assassinats et maintes formes d’actions subversives, destinées à préserver finalement la mainmise d’une caste franco-africaine sur l’ancien empire français contre le gré et les intérêts suprêmes des peuples africains. Voir : Jean-Pierre Bat. Le Syndrome Foccart. La politique française en Afrique, de 1959 à nos jours, Paris : Gallimard, coll. « Folio Histoire », 2012 ; Jean-Pierre Bat, La Fabrique des barbouzes, histoire des réseaux Foccart en Afrique, Paris : Nouveau Monde Editions, 2015 ; Les Cahiers du CRH, Foccart – Entre France et Afrique, N° 30, 2002.

        [17] En mars dernier déjà l’analyste Mody Niang mettait à nu les assauts de la légion médiatique de la France en Afrique dans ce projet d’élimination de Ousmane Sonko : Le Monde, Jeune Afrique et Radio France internationale s’empressaient de servir de plateforme aux accusations de viols portées contre Ousmane Sonko, en accordant à sa victime présumée des interviews kilométriques et bien « cadrés » pour l’intelligence méprisée des auditeurs. Dans « l’affaire Adji Sarr », ou encore « l’Affaire Sweet Beauty », Ousmane Sonko est accusé en février 2021 de « viols répétés et menaces de mort » par Adji Sarr, une jeune employée d’un salon de beauté de Dakar, Sweet Beauty, dont il était un fidèle client. Le 03 mars des manifestations massivement suivies dans le pays et dans la diaspora, y compris à Paris, ont empêché la détention du mis en cause et contraint le régime à se réfugier dans une voie judiciaire sans issue. Malgré les demandes répétées de Ousmane Sonko pour que l’affaire soit diligentée, la Justice n’en parle plus ! Quant à l’accusatrice Adji Sarr, elle est introuvable et n’est réapparue publiquement depuis l’instruction du dossier que dans cette interview accordée aux médias français au début du mois de mars dernier. Voir : Mody Niang, « Stratégie pour éliminer un adversaire potentiellement dangereux », Seneplus, 10 mars 2021. URL : https://www.seneplus.com/opinions/strategie-pour-eliminer-un-candidat-potentiellement-dangereux (Consulté le 20 juin 2022).

        [18] L’analyste politique français Emmanuel Desfourneaux est un des tout premiers observateurs à suggérer un « complot » contre Ousmane Sonko. Un élément de contexte est utile à noter : alors que l’on constate une impuissance totale du régime face aux révélations et alertes écrites et vidéo-diffusées de l’analyste Emmanuel Desfournaux, lesquelles sont souvent suivies de faits qui les corroborent, on est peu à savoir que Macky Sall était le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales sous le régime d’Abdoulaye Wade lorsque Desfournaux se faisait expulser du Sénégal par un arrêté ministériel qui ne précisait aucun motif, c’est-à-dire par un acte officiel signé Macky Sall. Desfourneaux exerçait à l’époque comme consultant extérieur à Dakar. Voir : Arrêté Ministériel n° 2217 MINT-CL-DGSN-DPETV-DPE en date du 27 février 2004, Journal Officiel N° 6167 du Samedi 26 juin 2004.

        [19] Il y a quelques jours, Robert Bourgi lançait une bouée de sauvetage à Macy Sall en doutant de la capacité des sénégalais à apprécier « la valeur optimale de Macky Sall ». Voir : Souleymane Barry, « Robert Bourgi interroge : « Les Sénégalais sont-ils réellement conscients de la valeur optimale de Macky Sall ? », SeneNews, 22 juin 2022. URL : https://www.senenews.com/actualites/robert-bourgi-interroge-les-senegalais-sont-ils-reellement-conscients-de-la-valeur-optimale-de-macky-sall_406353.html (Consulté le 24 juin 2022).

        [20] Robert Bourgi, libano-syrien et franco-sénégalais, est sans doute l’un des « gourous » de la Francafrique les plus connus et les plus actifs depuis la mort d’Omar Bongo du Gabon. À propos de François Fillon il a avoué publiquement avoir orchestré le « complot » qui l’a écarté de la course à la présidentielle française de 2017. Il déclarait le lundi 29 janvier 2018, dans un documentaire de BFMTV consacré à l’affaire Fillon, s’être servi de costumes et du faible de Fillon pour l’argent. Son explication est que « Macron ne serait jamais passé devant Fillon » si jamais ce dernier participait aux élections ! Voir : Étienne Girard, « Passion complot : « Robert Bourgi, l’homme aux costumes : « J’ai dit à Sarkozy que j’allais niquer Fillon » », Marianne.net, 29 janvier 2018. URL : https://www.marianne.net/politique/robert-bourgi-l-homme-aux-costumes-j-ai-dit-sarkozy-que-j-allais-niquer-fillon (Consulté le 22 mai 2022).

        [21] C’est une curieuse coïncidence que l’ancien président français ait été reçu en audience par le Président Macky Sall, le 02 juin 2022 quelques heures avant son départ pour la Russie où il devait exprimer la position de l’Afrique sur le conflit Russo-ukrainien. Nicolas Sarkozy était-il dépêché par Emmanuel Macron dont il était le mentor en 2017 contre François Fillon, pour s’assurer que Macky Sall était suffisamment préparé pour pouvoir résister à l’influence de la Russie et à la force de persuasion de son président Vladimir Poutine, ainsi qu’à faire valoir la position commune de l’Union européenne, de la France et de l’Union africaine sur la situation au Mali ?

        [22] Une analyse du jeu politique à la lumière de cette loi a été proposée par : Emmanuel Desfourneaux, « La loi sur le terrorisme est une bombe à retardement », Seneplus.com, 13 juillet, 2021. URL : https://www.seneweb.com/news/Societe/emmanuel-desfourneaux-quot-la-loi-sur-le_n_352235.html (Consulté le 24 juin 2022).

        [23] Voir : Ndar Info, « Emmanuel Desfourneaux révèle : « Macky a donné l’assurance que Sonko était en voie d’être neutralisé », Jeudi 16 Juin 2022. URL : https://www.ndarinfo.com/Emmanuel-Desfourneaux-revele-Macky-a-donne-l-assurance-que-Sonko-etait-en-voie-d-etre-neutralise_a34053.html (Consulté le 26 juin 2022).

        [24] Le parrainage astreint les candidats à rassembler une liste d’électeurs dont le nombre peut varier et est fixé par la loi. L’adoption et l’application de la loi sur le parrainage ont suscité et continue de susciter de vives controverses et d’agitation parfois violente au niveau national. Appliquée pour la première fois lors de l’élection présidentielle de 2019, elle a permis l’élimination de nombreux candidats dont Karim Wade du Parti démocratique sénégalais. Pour l’opposition le parrainage est « illégal » dans la mesure où la Cour de Justice de la CEDEAO a dans un arrêt en date du 21 avril 2021 examiné ce système comme une atteinte au droit de participer aux élections et a ordonné au gouvernement du Sénégal de  supprimer le système de parrainage électoral. Au lieu de s’exécuter, le régime de Macky Sall avec le silence complice de la France et de l’Union européenne, a de nouveau appliqué le système de parrainage lors des dernières élections locales de mars 2022, sans succès d’ailleurs, puisque l’Opposition et Ousmane Sonko ont étendu leur contrôle au niveau local. 

        [25] Lors des manifestations du 17 mars 2021, l’armée avait été déjà sollicitée. Des hauts responsables de la hiérarchie militaire avait décliné l’invite du gouvernement sous prétexte de déficit d’équipement selon la presse. Mais il semble que l’Armée n’avait pas voulu intervenir dans ce qui n’apparaissait pas relever de sa mission. Ce que semble confirmer les nombreux mouvements effectués par le chef de l’État dans la hiérarchie, avec la nomination de nouveaux chefs dont certains sont associés à des crimes, y compris de corruption, dans leurs missions précédentes en Casamance par l’Opposition. Les gradés de l’Armée en service au mois de mars 2022 ont-ils été sanctionnés ? Dans tous les cas, c’est là un indice additionnel qui vient conforter l’argument d’une volonté de liquidation politique d’Ousmane Sonko, d’empêcher tout changement politique qui menacerait le système impérialiste de la Françafrique et de l’Eurafrique. Voir : Modou Mamoune Tine, « Maintien de l’ordre : L’Armée sénégalaise reçoit du matériel lourd, la sécurité du pays renforcé », Senenews, 26 juin 2022. URL : https://www.senenews.com/actualites/maintien-de-lordre-larmee-senegalaise-recoit-du-materiel-lourd-la-securite-du-pays-renforcee_406898.html (Consulté le 27 juin 2022).

        [26] OG, « Maintien de l’ordre : l’armée Sénégalaise désormais apte à appuyer la police et la gendarmerie », Sud Quotidien, 26 juin 2022. URL : https://www.sudquotidien.sn/maintien-de-lordre-larmee-senegalaise-desormais-apte-a-appuyer-la-police-et-la-gendarmerie/ (Consulté le 28 juin 2022).

        [27] Le politologue français François-Xavier Verschave a emprunté ce terme à Félix Houphouët-Boigny pour désigner « un système de réseaux de relations occultes, de chasses gardées commerciales et d’accords secrets, y compris militaires, au moyen duquel la France est parvenue, dès le lendemain des indépendances en 1960, à maintenir sa présence ainsi qu’un lien privilégié avec ses anciennes colonies ». Voir : François-Xavier Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la République, Paris : Association Survie, 2016.

        [28] Cette bourgeoisie franco-africaine, coalisant une « bourgeoisie indigène » ou « bourgeoisie d’affaire » organiquement liée à la France, est sociologiquement constituée de clans unis par des relations matrimoniales, professionnelles et idéologiques, mais aussi l’origine de la fortune ou de la propriété dans le système colonial à partir de 1900. Le rôle politique de cette bourgeoisie, et le caractère fondamentalement extraverti de son action, tient au fait que c’est une « bourgeoisie périphérique » selon Samir Amin, c’est-à-dire que sa formation et son développement sont tributaires de l’intégration à marche-forcée du pays dans le marché international. Dans le système de la Francafrique, cette bourgeoisie consiste, selon le mot de Robert Ménard, en un discret et tentaculaire « même entre-soi, entre l’Afrique et la France », dont la couleur de peau n’empêche en rien qu’ils partagent et « défendent tous les mêmes intérêts » grâce à leur contrôle hégémonique des appareils politico-administratifs déterminants (partis, ONGs, syndicats, corporations privées, entreprises, administration, lobbies, etc.). Voir, Samir Amin, « La bourgeoisie d’affaires sénégalaise », L’Homme et la société, 1969, No 12 pp. 29-41 ; Babacar Fall, « Le mouvement syndical en Afrique occidentale francophone, De la tutelle des centrales métropolitaines à celle des partis nationaux uniques, ou la difficile quête d’une personnalité (1900-1968) », Matériaux pour l’histoire de notre temps 2006/4, N° 84, pp. 49-58 ; James Abbott, « Robert Ménard tacle Sibeth Ndiaye sur ses origines: « C’est la bourgeoisie sénégalaise » », Rmc-bmftv.com, Émission Les Grandes Gueules, 02 février 2019. URL : https://rmc.bfmtv.com/replay-emissions/les-grandes-gueules/robert-menard-tacle-sibeth-ndiaye-sur-ses-origines-c-est-la-bourgeoisie-senegalaise_AV-201904020343.html (Consulté le 25 juin 2022).

        [29] En aout 2016 Ousmane Sonko est révoqué de la direction générale des imports et domaines par un décret présidentiel, pour avoir révélé des crimes fiscaux impliquant de hautes autorités de l’État, dont Aliou Sall, frère du Président Macky Sall. Ousmane Sonko était alors le dernier de la suite d’agents de la police et de la gendarmerie qui continuent de faire l’objet de révocation ou de suspension dans leur fonction pour le même type de délit supposé.

        [30] DIGITAL EYES avait retenu pour ce sondage les critères suivants : la notoriété, la présence d’esprit, la tendance de commentaires positifs, l’acquisition, la fidélisation d’audience et l’analyse d’existant. Voir : Jean Baptiste, « Politique. Ce sondage qui donne Sonko avec 68% contre 32% pour Macky », Sanslimites.sn, 5 avril 2021. URL : https://sanslimitesn.com/politique-ce-sondage-qui-donne-sonko-avec-68-contre-32-pour-macky/ (consulté le 25 juin 2022).

        [31] Voir : Salif Sakhanokho, « Popularité des personnalités politiques au Sénégal : Macky Sall a la plus haute cote de popularité, selon un sondage », Pressafrik.com, Jeudi 23 Septembre 2021. URL : https://www.pressafrik.com/Popularite-des-personnalites-politiques-au-Senegal-Macky-Sall-a-la-plus-haute-cote-de-popularite-selon-un-sondage_a238064.html (Consulté le 24 juin 2022).

        [32] Lors de la dernière élection présidentielle de mars 2019 à laquelle il participait pour la première fois, Ousmane Sonko est arrivé troisième du scrutin avec 15,67 % des voix, et fut en tête dans la circonscription Amérique-Océanie (45,87 %) et a réalisé un bon un bon score en Europe ouest-centre-nord (40,85 %). Les résultats des élections locales de mars 2021 accentuent la pression sur le régime : c’est une défaite pour la majorité présidentielle Benno Bokk Yakaar, même si elle réussit à conserver son ancrage dans le nord du pays. La coalition Yewwi Askan Wi (Libérer le peuple) autour du PASTEF remporte les grandes villes : Dakar la capitale, Ziguinchor, Thiès et Guédiawaye (banlieue de Dakar). Le régime voit en fait se confirmer la « menace Sonko » pour les législatives prochaines prévue en juillet 2022. C’est ainsi que, ignorant une délibération de la CEDEAO contre l’application du parrainage aux élections locales et législatives, le gouvernement s’en est servi pour écarter la liste nationale de Yewwi Askan Wi dans laquelle se trouvent les trois têtes de file de l’opposition : Ousmane Sonko, Barthélemy Diaz et l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall. La menace que constituent l’opposition menée par Ousmane Sonko est prise très au sérieux dans le camp présidentiel confronté à un niveau d’impopularité record ainsi que des fractures à tous les niveaux. Ainsi, le schéma du régime est qu’une opposition dirigée par Ousmane Sonko ne peut participer aux législatives au risque de devoir préparer les prochaines présidentielles de 2024 avec une Opposition majoritaire au Parlement.

        [33] Les plus connues et les mieux loties de ces entreprises sont : Eiffage et Total dans la construction et les hydrocarbures, France Telecom et Orange dans les Télécommunications, Auchan et Carrefour dans la grande distribution, la Société Générale de Banque et la BICIS dans le secteur bancaire, AXA dans les assurances. En plus d’Eiffage qui a assuré la construction d’une ligne de train express régional (TER), Alstom, Thalès, SNCF et SYSTRA se partagent l’exploitation technique, financière et opérationnelle.

        [34] Voir : Direction Générale du Trésor, « Sénégal. Indicateurs et conjoncture », 18 janvier 2022. URL : https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SN/indicateurs-et-conjoncture (Consulté le 14 juin 2022)

        [35] Voir : Jeanny Lorgeoux et Jean-Marie Bockel, L’Afrique est notre avenir, Op. cit.

        [36] Voir : Jules Mutijima, « Sénégal : la France face à l’anti-impérialisme », Survie.org, 30 mai 2021. URL : https://survie.org/billets-d-afrique/2021/308-juin-2021/article/senegal-la-france-face-a-l-anti-imperialisme (Consulté le 20 juin 2022).

        [37] ANSD, Note d’Analyse du Commerce Extérieur, Édition 2020.

        URL : http://www.ansd.sn/index.php?option=com_ansd&view=titrepublication&id=15 (Consulté le 25 juin 2022), p. 28.

        [38] Union nationale des associations de commerçants et investisseurs du Sénégal. Lors de son dernier conclave le 16 juin 2022 l’UNACOIS a exigé la levée des sanctions de la CEDEAO dès la prochaine réunion de l’instance régionale.

        [39] ANSD, Op. cit., p. 28-29 ; 61-62.

        [40] Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, agence monétaire de la zone franc CFA en Afrique de l’Ouest sous la tutelle de la zone Euro. La monnaie Euro et le franc CFA sont reliés par un système paritaire fixe et une garantie commerciale permettant à la zone Euro de peser sur les échanges mondiaux tout en s’assurant du marché économique des pays de la zone franc CFA.

        [41] Union économique et Monétaire Ouest-Africaine créée en 1994 par les pays ouest-africains francophone membres de la zone franc CFA, avec le soutien et le financement de la France et de l’Union européenne.

        [42] Pierre Pinto, « Sanctions de la Cédéao contre le Mali : quelles conséquences pour les échanges avec la Côte d’Ivoire », Radio France Internationale, 12 janvier 2022. URL : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20220112-sanctions-de-la-c%C3%A9d%C3%A9ao-contre-le-mali-quelles-cons%C3%A9quences-pour-les-%C3%A9changes-avec-la-c%C3%B4te-d-ivoire  (Consulté le 28 mai 2022) ; Julien Adayé, « En Côte d’Ivoire, la diaspora malienne affectée par les sanctions de la Cédéao », 19 janvier 2022. URL : https://www.dw.com/fr/sanctions-de-la-c%C3%A9d%C3%A9ao-mali-diaspora-%C3%A9conomie-c%C3%B4te-divoire/a-60485678 (Consulté le 28 mai 2022).

        [43] ANSD, Op. cit., p. 29.

        [44] Ibid., p. 35.

        [45] Do Nascimento, Jose, Op. cit., p. 77.

        [46] Sur la conception de la décolonisation chez Cheikh Anta Diop, voir : Do Nascimento, Jose, Op. cit.,

        [47] Voir: Do Nascimento, Jose, Op. cit., p. 99-101.

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