Coup d’État au Burkina Faso : en attente de la suite

        Le 23 janvier 2022, l’armée Burkinabé met un terme forcé au pouvoir de Roch Christian Kaboré. Le « dénouement favorable » (Benjamin Roger et Nadoun Coulibaly, “Burkina Faso : l’histoire secrète du coup d’État fatal à Kaboré”, Jeune Afrique) que le désormais ex-président du Faso espérait arranger avec les militaires en plein putsch a plutôt tourné en défaveur de ce dernier. On retient, par conséquent, au moment où j’écris ces lignes que l’histoire s’est à nouveau répétée au ‘’Pays des hommes et femmes intègres’’. Une répétition de l’histoire qui confirme le lieutenant-colonel Damiba et ses frères d’armes comme les responsables du 4ème coup d’état réussi depuis l’accession du Burkina Faso à l’indépendance. Bien que la réflexion que je propose dans ce texte part et se concentre sur l’actualité politique en perpétuelle mutation au Burkina, ma grille d’analyse va au-delà du contexte de départ.

        Je concède qu’il est encore trop tôt pour trancher sur les intentions et ambitions réelles des militaires actuellement à la tête du Burkina Faso. Toutefois, ce qui arrive à cepays -remake de ce auquel on a assisté en Guinée Conakry et au Mali- m’amène à faire quelques observations de l’heure.

        Premièrement, la récurrence des prises de pouvoir par la force ou cette soi-disant « épidémie de coups d’État » qui défie la gouvernance politique des civils en Afrique de l’Ouest depuis bientôt un an et demi oblige à interroger plus profondément les conditions et les contextes socio-politiques dans lesquels ces coups surgissent. Dans le cas Burkinabé, il semblerait que c’est surtout l’incapacité du pouvoir déchu à trouver des solutions promptes aux problèmes sécuritaires et ses conséquences socio-économiques qui auraient été l’élément déclencheur de l’intervention des militaires. Si cette raison peut être partagée par le peuple burkinabé dans son ensemble ou tout de même par la majorité de l’opinion nationale, alors l’acte perpétré par Damiba et ses camarades mériterait d’être considéré et appréhendé à l’aune des réalités actuelles du pays. Ceci placerait par la même occasion les militaires devant la responsabilité de proposer un agenda plausible et raisonnable avec des éléments de réponses concrètes et applicables aux maux ayant conduit à leur conquête du pouvoir suprême d’État par la force. Un acte, en effet, proscrit par les textes et instances juridiques du pays. De même, une clarification sur leur retour dans les casernes doit être illustrée et pas simplement prononcée. Les exemples d’hommes en uniforme qui ne se sont pas laissés « soulés » par les ors du palais et qui ont ainsi réussi à remettre leur pays sur le long et difficile chemin de la démocratie existent. Je citerai ici les cas connus, mais souvent ignorés à tort, du Ghana (en référence au putsch de Jerry Rawlings en 1981), de la Mauritanie (avec la prise du pouvoir par Ely Ould Mohamed Vall en 2005) et dans une certaine mesure du Mali (avec le renversement de Moussa Traoré en 1991 par Amadou Toumani Touré). Le fait que ces putschs à l’époque aient trouvé leur justification et légitimité au sein des populations des pays concernés ne légitime en aucune manière le coup d’État, au sens général du terme, comme la voie idoine d’accession au pouvoir.À ce niveau précis, je me réfère à ce « sens général » qui caractérise le putsch comme une rupture du processus démocratique par lequel un gouvernement civil est légitimé à la tête d’un État par les urnes. En conséquence, seul le contexte, les conditions du moment, les réactions du peuple avant comme après la survenance du putsch et les actes des militaires une fois au pouvoir offrent les éléments consistants d’appréciation de la légitimité ou non du renversement. Lesdits éléments doivent par conséquent être examinés de loin comme de près par les institutions régionales comme internationales dans une écoute profonde et dialogue permanents aussi bien avec les civils comme les militaires.     

        Si les militaires actuellement aux commandes à Ouagadougou s’inscrivent dans une ligne de conduite similaire à un certain Jerry Rawlings ou Ould Mohamed Vall, le peuple Burkinabé et l’histoire sauront leur donner la place qu’ils méritent.

        Deuxièmement, les exemples évoqués de coups d’Etat qui ont, dans le court ou long terme, donné lieu à une gouvernance démocratique civile doivent être pris comme des exceptions. Lesquelles exceptions doivent, cependant, nous rappeler que l’opinion nationale comme internationale gagneraient à reconsidérer notre perception commune de l’armée et sa responsabilité dans la cité. L’armée est-elle seulement « bonne » et « utile » quand elle se soumet et se confine dans son rôle traditionnel de « grande muette » ? Les hommes et femmes en uniforme sont-ils uniquement « utiles » pour les pouvoirs politiques quand ils peuvent être envoyés dans les rues pour réprimer les manifestants civils contre des régimes en pleine dérive anti-démocratique ? Comment comprendre que nombre de régimes qui tombent ces derniers mois ne mobilisent pas de monde qui les revendique à la tête de l’appareil étatique ? Tous ces questionnements doivent interpeller civils comme militaires sur ce que doit ou devrait être la place et le rôle véritables des forces armées dans une société qui veut s’affirmer démocratique.

        Les putschs doivent être condamnés. La justesse des condamnations et des sanctions doit pouvoir dissuader et éviter que la prise du pouvoir par la force -pis-aller- s’érige en règle. Cette dissuasion pour être effective suppose aussi que les civils élus au pouvoir assument leur responsabilité en s’abstenant de créer des conditions qui rendraient le terreau fertile pour des coups de force justifiés ou non. Les coups d’état constitutionnels-qui sont aussi une rupture dans la vie démocratique d’un État- auxquels on a assisté dans certains pays en Afrique de l’Ouest déstabilisent systémiquement les territoires concernés et font de ces derniers des proies faciles pour des militaires putschistes. Si la gouvernance civile élue se sert du peuple au lieu de le servir ou brille par son échec dans la gestion des affaires publiques, qu’elle s’arme alors de bon sens en démissionnant et cédant la place à d’autres citoyens et citoyennes plus aptes. La maîtrise ou mieux l’endiguement de la survenance des putschs peut être à ce prix.

        Damiba et son équipe ont expliqué leur acte par l’impuissance du pouvoir renversé à trouver des remèdes durables aux maux socio-sécuritaires, entre autres. Maintenant qu’ils sont aux affaires et que le pouvoir suprême leur échoit, il leur revient de trouver avec les Burkinabé, les voies de sortie à la crise socio-sécuritaire afin de placer le pays sur l’orbite d’une meilleure gouvernance démocratique. S’ils y arrivent, ils deviendraient un exemple de plus dans la liste très restreinte des « coups d’État démocratiques » observés au Ghana ou en Mauritanie et cela, hors du champ théorique proposé par OzanVarol. Vivement qu’ils puisent donc leur source d’inspiration chez un certain Amadou Toumani Touré du début des années 1990 plutôt que chez un Daddis Camara qui pourtant savait qu’il « n’avait pas droit à l’erreur » (Archive sonore de la RFI). La rue qui applaudit aujourd’hui est la même qui renie demain quand le militaire ou le civil politique ne donne pas corps aux promesses qui l’ont porté au sommet de l’État. Aux militaires Burkinabé de prouver que leur cause juste est celle du PEUPLE. Du moins c’est ce que je veux croire !

        Crédit Photo: Wikipedia

        Sur l’auteur:

        Hanza Diman
        Hanza Diman, docteur en histoire politique et environnementale de l’Université de Bayreuth et directeur exécutif du laboratoire d’idées et d’action Africa Politicum (Bayreuth, Allemagne)
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